Attila József, Ni père ni mère – préface de Guillaume Métayer

Préface du traducteur

Traduire Attila József

Dans les manuels d’histoire littéraire hongroise, on peut lire des extraits de poèmes étrangers dans plusieurs traductions, dues aux plus grands poètes. En Hongrie, la « traduction d’art » (nous dirions sans doute « traduction littéraire ») occupe une place de choix. Elle est partie prenante de la singulière vitalité de la littérature et de la poésie hongroises, qui peut s’expliquer par deux grandes raisons de fond.

Il y a d’abord un peuple isolé par sa langue, mais tourné vers l’extérieur, vers cet Orient fantastique d’où il est venu à cheval, et vers cet Occident fantasmé auquel l’a voué son premier roi, il y a mille ans, lorsqu’il inscrivit le pays dans la sphère d’influence du pape. La vie littéraire hongroise est sans cesse alimentée par des importations et des traductions, elle se construit sans cesse dans un dialogue des marges avec tout ce qui se fait partout en Europe. Chaque poète est un traducteur et Attila József lui-même s’est, en plein XXe siècle, inspiré de Villon, dont il a donné une version hongroise.

La profusion littéraire de la Hongrie s’explique aussi par une autre dualité présente en chacun de ses poètes. Dans ce pays à la langue rare, l’indifférence ne peut être de mise avec les essais d’autrui. Ce serait presque manquer à un devoir collectif. Chaque tentative littéraire est reçue avec une attention qui confine à la bienveillance. La République des Lettres n’a pas besoin de se proclamer pour exister, car le cercle des amateurs se confond d’emblée avec celui des créateurs. D’ailleurs, que sont les traducteurs sinon, en un seul mouvement, des poètes et des amateurs ?

Personne, à ce titre, ne serait surpris, en Hongrie, qu’une nouvelle traduction d’Attila József voie le jour. Toute nouvelle traduction se veut une jouvence. Et lorsqu’aujourd’hui, pour la première fois, le recueil d’Attila Jószef Ni père ni mère paraît en français, dans une traduction réalisée directement à partir du texte hongrois et non dans une adaptation issue de transcriptions littérales comme ce fut la plupart du temps le cas, c’est un peu comme s’il nous était donné de le voir traduit en France, en 1929, immédiatement après sa parution, comme si nous remontions le temps pour découvrir le recueil d’un jeune poète contemporain encore inconnu.

Car c’est bien un jeune poète de vingt-quatre ans qui s’offre à nous dans ce recueil, un jeune homme qui essaye encore son immense talent dans des veines d’une belle diversité. Il y a d’abord la poésie de la faim, qui traverse tout le recueil et lui donne un fond de réalité brutale qui fait mieux ressortir l’exploit des sublimations lyriques. Il y a, à ses côtés, la misère obsédante, celle d’un jeune homme dont les ombres sont les meubles, dont les assiettes sont en papier, qui « vit et meurt dans la poussière », et qui rêve d’une femme, d’un foyer, d’une famille, de pays lointains qui ne sont que la vie des autres. Le coup de génie d’Attila est que la révolte n’est jamais un prétexte pour défigurer la beauté. Au contraire, dans cette vie d’affamé solitaire, les meubles sont aussi les étoiles, et les moindres outils de la ferme ou du prolétariat des villes retrouvent une présence et une pureté originelles qui en font les égaux des réalités jugées d’ordinaire les plus nobles. Il y a tout un lexique des choses les plus humbles ou les plus réprouvées, qui équivaut à un droit de cité, tout un vocabulaire de la nature infime, des fourmis et des mauvaises herbes, tout un « trésor » dépensé sous nos yeux avec une insoumission dénuée d’agressivité, comme une résurrection des choses dans le corps glorieux du texte. Tout cela s’effectue sans l’affectation de l’insolence, sans le geste trop auguste du rebelle. Ici, la révolution est une fatalité de la misère, elle n’a pas besoin de l’emphase.

Comme ces paysans qui, selon Pascal, pensent leur cause à fond, l’imagination affamée d’Attila József semble s’être imprégnée pendant des heures interminables de toutes ces réalités reléguées ; elle les a croisées avec ses avides découvertes d’étudiant et de « mendiant de la beauté », pour en tirer des dissonances qui sont aussi des scintillements.

Il y a tellement de veines dans ce recueil que l’on ne saurait en tenir le compte : il y a la veine amoureuse, où la tendresse remonte aux origines d’une fragilité archaïque, celle du nourrisson peut-être, plus ancienne et plus profonde que les élégies habituelles, qui s’enracinent dans l’enfance ou l’adolescence. Attila ne fut pas pour rien compagnon de route des débuts de la psychanalyse, si vivace en Hongrie. L’amour est voisin des berceuses, et la berceuse n’est jamais loin de la brisure (« je me berce dans l’ombre de ses débris »). La force lucide avec laquelle Attila nous donne à entendre ce cri premier, indépassable, est unique en poésie.

Il y a la veine spirituelle, qui nous montre un Dieu à la fois immense et familier, il y a la veine sensuelle qui retrouve le Cantique des Cantiques dans les campagnes des années 1920, il y a la débauche d’images des « Médailles », qui rappellent autant le « Bestiaire » d’Apollinaire qu’un Bateau Ivre que l’on devrait à un Villon surréaliste…

Il y a surtout la convergence de toutes ces époques en une seule voix, la confluence de toutes ces veines : l’amour qui est aussi une forme de la faim, la misère qui est un point de vue sur la beauté, le surréalisme qui est le meilleur moyen de restituer les réalités enfouies, le prolétariat riche de sa pauvreté, la révolte qui est aussi un paroxysme de la tendresse. Le jeune poète qui a écrit Ni père ni mère semble en pleine exploration de pistes divergentes, mais il est déjà en train de réaliser un travail inouï de fusion de toutes ces voix qu’il porte en lui et de nous offrir la résolution d’oppositions figées – c’est-à-dire une ouverture sur le monde.

Publier ce recueil, c’était tenter de montrer, quatre-vingts ans plus tard, ce miracle dans sa pleine jeunesse.

Guillaume Métayer

*

Extraits

Poèmes

Áron József m’engendra

Áron József m’engendra,
maître savonnier qui déjà
sur le Grand Océan
fauche les blés odorants.

Borcsa Pöcze m’a enfanté
que, féroces, ont dévorée
aux entrailles et au ventre,
les brosses aux mille pattes lavantes.

J’étais amoureux de Luca,
Luca ne l’était pas de moi.
Mes meubles : des ombres.
Mes amis : zéro, leur nombre.

Je ne peux plus avoir d’ennui,
Mon âme les a tous absorbés –
Et à tout jamais, je vis
À l’abandon, hébété.

Cœur pur

Je n’ai ni père, ni mère,
Ni dieu, ni foyer,
Ni berceau, ni bière,
Ni amante, ni baiser.

Trois jours déjà sans manger,
Ni bombance, ni bouchée.
Mon empire, c’est mes vingt ans.
Mes vingt ans, je vous les vends.

Et si nul n’en veut, ma foi,
Le diable, lui, me les prendra.
Le cœur pur, j’irai voler,
S’il le faut, assassiner.

On m’arrêtera, me pendra,
En terre chrétienne m’enterrera,
Et une ivraie homicide
Croîtra sur mon cœur splendide.

Médailles

1

J’étais un éléphant, pauvre animal placide,
qui allait s’abreuvant d’eaux fraîches et lucides,
de ma trompe, dressé sur une dune,
je caressais le soleil et la lune,

je leur offrais des arbres à manger,
des capricornes verts, des silex, des serpents,
mon âme à présent est humaine, mon paradis condamné,
de mes oreilles énormes je me donne du vent – –

2

Dans la rosée légère une poussière passe,
je couvre de la main mon pantalon troué,
le petit porcher en larmes enlace
son goret polychrome en pierre transformé –

le ciel fume, tout vert, et peu à peu rougit,
sonne, le son sur le lac s’amortit,
fleur blanche comme lait dans le givre figée,
le monde plane sur une feuille détachée – –

3

Claudique, claudique, le pêcheur de sangsues,
s’émerveille, s’émerveille le porcher maigrelet,
plane, plane sur le lac, une grue,
fume, fume, le tourteau de vache frais –

au-dessus de ma tête flotte une pomme lasse,
la chenille a rogné le bourgeon tout entier,
elle passe la tête et observe la place,
ce poème était fleur, une fleur de pommier – –

4

Peut-être es-tu crème dans le lait sucré,
peut-être murmure dans l’inerte soirée,
peut-être es-tu couteau sous le verglas,
peut-être bouton qui vole en éclats –

Les larmes de la servante dans le levain s’écrasent,
ne cherche nul baiser, car la maison s’embrase,
tu trouveras ton chemin, mets-toi en marche sur l’heure –
ces yeux fumants seront tes éclaireurs – –

5

Porc dont le jarret serait jaspé,
je m’assois sur un dieu dans le bois découpé,
ohé, deuil de velours, dans le lait montre-toi !
je meurs, et ma barbe imposante s’accroît

et si ma peau, les cieux, se contracte et rentre,
tout va tourbillonner de mon dos à mon ventre ;
petits et gras pulluleront immédiatement,
les astres, minuscules vers blancs – –

6

Le vert lézard scintille, il cherche mon destin,
le blé cliquette : il éjecte son grain,
le lac me toise quand une pierre y dévale,
et les nuées que les pleureurs exhalent,

les aurores que les guerres suscitent,
les soleils qui bondissent, les astres qui palpitent
autour de mon front serein font la ronde –
ma température, c’est l’incandescence du monde – –

7

Seau à l’écume d’acier dans l’embrasure –
aime la jeune fille aux pieds nus, qui récure,
même aplani, le jus déborde, maculé,
la mousse sèche sur ses bras retroussés –

je me bossèle aussi en écumes de fer,
mais elles s’élèvent sonores, libérées,
au point de se briser, à cheval sur les mers,
sur le degré brillant des cages d’escalier – –

8

Dans l’ambre jaune s’est figé le procureur,
accroupi, en frac noir, il promène son regard,
observe fixement ce qui pour moi prend peur,
me caresse et bénit, lumière, vent, brouillard,

ma rose s’en va, tandis que je dessèche,
coton picoré des aigrettes fraîches,
je deviens chaleur des soirées d’automne,
pour que nul vieillard jamais n’en frissonne – –

9

Avec mon ami, je vivrai dans un lit,
je n’aurai pas même un lys qui pâlit,
pistolet, pierre, flèche, rien,
je voudrais tuer, comme tout un chacun

tandis que la fève bout et siffle fièrement
vous regardez d’un œil couleur de potager
mes larges lèvres s’agiter fiévreusement,
et les hirondelles me gorger de scarabées – –

10

Ô ma barbe, craquette, crépite, racornis-toi,
traîne comme sur les semailles la herse –
au-dessus du ciel, comme les nuages d’en bas,
pend, sans propriétaire, une caresse

et ce frais mirage un jour, sans s’imposer,
sur cette barbe même ira se reposer,
coulera dans ses tresses rousses jusqu’à mes cals,
exhalant son fumet, comme un vin médical – –

11

Vingt-trois rois en procession,
avec du jaspe pour couronne,
ils font bombance d’un melon,
en leur senestre la nouvelle lune rayonne.

Vingt-trois gosses à l’aventure,
sur leur tête d’affreux chapeaux,
une pastèque est leur pâture,
en leur dextre brille un soleil nouveau.

12

Le Noir au nez écrasé,
Le Jaune au ciel plus bleuté,
Le Peau-rouge dont le sang s’est glacé
et le Blanc, succube agité –

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